Stonehenge : quatre mille ans d'histoire dans la plaine de Salisbury
Stonehenge se dresse dans la plaine de Salisbury (Wiltshire, Angleterre), à 130 kilomètres à l'ouest de Londres. Avec ses sarsen dressés pesant jusqu'à 25 tonnes et ses linteaux soigneusement assemblés par tenons et mortaises, c'est l'une des constructions les plus complexes et les plus énigmatiques du Néolithique européen. Mais Stonehenge n'est pas apparu d'un seul coup : il résulte d'au moins cinq siècles de construction, modification et usage, entre environ 3000 et 1500 av. J.-C. La recherche archéologique des cinquante dernières années en a radicalement transformé la compréhension.
La phase 1 : le fossé et les trous d'Aubrey (vers 3000 av. J.-C.)
La première Stonehenge n'était pas les pierres que nous voyons aujourd'hui. Elle consistait en un fossé circulaire de 110 mètres de diamètre, avec un talus intérieur et un talus extérieur, creusé vers 3000 av. J.-C. À l'intérieur du fossé, une série de 56 trous disposés en cercle (les trous d'Aubrey, identifiés par l'antiquaire John Aubrey au XVIIe siècle) contenaient probablement des piquets en bois ou des pierres bleues. Des restes humains brûlés retrouvés dans ces trous montrent que Stonehenge fut utilisé dès sa première phase comme lieu de sépulture.
Les pierres bleues (vers 2500 av. J.-C.)
La deuxième grande phase vit l'érection des « pierres bleues » (bluestones) — des dolédrites et d'autres roches volcaniques provenant des collines Preseli, dans le Pembrokeshire (Pays de Galles), à 250 kilomètres à l'ouest. Le transport de ces pierres pesant entre 2 et 5 tonnes depuis le Pays de Galles fut un exploit logistique considérable. Plusieurs hypothèses ont été avancées : transport par radeaux le long des côtes et des rivières, transport sur traîneaux lors de l'Âge glaciaire (glaciers les auraient déposées plus près du site), ou combinaison des deux. Des expériences de transport en 2001 et 2019 ont montré que des équipes humaines pouvaient déplacer ces pierres, mais avec une difficulté considérable.
Des recherches récentes (Mike Parker Pearson et ses collègues) ont identifié que les pierres bleues provenaient de deux carrières précises dans les Preseli — Carn Goedog et Craig Rhos-y-felin — et que des monuments en pierres bleues y avaient été construits avant le démantèlement et le transport vers Stonehenge.
Les sarsens (vers 2500-2400 av. J.-C.)
La troisième et principale phase, vers 2500 av. J.-C., vit l'érection des grands sarsens — des blocs de grès silicifié pesant jusqu'à 25 tonnes — formant le cercle et les trilithons intérieurs. Les sarsens proviennent de la région de Marlborough Downs, à environ 25 kilomètres au nord. Des analyses chimiques publiées en 2020 (David Nash et ses collègues) ont précisément localisé la carrière source à West Woods (Wiltshire). Leur transport et leur érection représentent le sommet technique de tout le projet Stonehenge.
La construction des trilithons — deux sarsen dressés surmontés d'un linteau — utilise une technique de charpenterie appliquée à la pierre : tenons taillés sur les montants qui s'emboîtent dans des mortaises creusées dans les linteaux. Des mortaises supplémentaires relient les linteaux entre eux par des languettes. Cette technique, unique dans la mégalithique européenne, suggère une familiarité des constructeurs avec la menuiserie en bois transposée à la pierre.
L'axe astronomique
Stonehenge est orienté selon l'axe des solstices : le soleil se lève exactement dans l'axe de la grande avenue de Stonehenge lors du solstice d'été et se couche dans l'axe inverse lors du solstice d'hiver. Cette orientation délibérée est l'une des certitudes les plus solides sur la fonction du monument : une dimension astronomique et calendaire est indéniable. Mais cela ne signifie pas que Stonehenge était un « observatoire astronomique » au sens moderne — c'était probablement un lieu de rassemblement saisonnier et de rituels liés au cycle solaire.
Le paysage de Stonehenge
Des recherches récentes ont montré que Stonehenge ne peut être compris isolément. Le projet Stonehenge Hidden Landscapes (2010-2014) a cartographié au géoradar et à la magnétométrie un paysage cérémoniel complexe dans un rayon de 5 kilomètres : des dizaines de barrows (tumuli), des enceintes, des avenues processionnelles, des structures en bois aujourd'hui disparues. Durrington Walls, un grand henge à 3 kilomètres, était le lieu de résidence temporaire de milliers de personnes venant célébrer à Stonehenge selon des analyses de restes animaux indiquant des festins de grande échelle en période hivernale.
Les constructeurs de Stonehenge
Qui a construit Stonehenge ? La question a longtemps alimenté des théories allant des druides celtes aux Atlantes en passant par Merlin. L'archéologie moderne offre une réponse bien plus précise. Les analyses d'ADN ancien sur les squelettes retrouvés dans les premiers barrows autour de Stonehenge montrent que les premiers constructeurs (phase 1) étaient génétiquement proches des populations néolithiques arrivées d'Anatolie en Europe occidentale — les agriculteurs qui défrichèrent l'Europe. Leur construction n'avait rien à voir avec les Celtes, qui ne sont apparus en Grande-Bretagne qu'au Ier millénaire av. J.-C., environ un millénaire après l'abandon de Stonehenge.
Pour les phases de construction plus tardives (les sarsens, vers 2500 av. J.-C.), les analyses génomiques des individus associés montrent déjà un mélange avec les populations des steppes — les ancêtres des futurs indo-européens — dont l'arrivée en Grande-Bretagne vers 2500 av. J.-C. correspondit à un remplacement quasi-total des populations néolithiques locales. La construction de Stonehenge chevauche donc une révolution démographique majeure.
Stonehenge et la mort
Les analyses des restes humains retrouvés à Stonehenge et dans ses environs immédiats suggèrent que le site avait une forte association avec le culte des morts. Les 56 trous d'Aubrey de la première phase contenaient les restes brûlés d'au moins 64 individus — des adultes et des enfants, probablement importants, dont certains venaient d'autres régions selon les analyses isotopiques. Cette utilisation funéraire précoce suggère que Stonehenge fut d'abord un lieu de commémoration des morts plutôt qu'un temple du soleil.
Des analyses de restes animaux à Durrington Walls montrent que les animaux consommés lors des rassemblements hivernaux avaient été amenés vivants depuis des régions très éloignées — certains depuis le nord de l'Écosse. Ce phénomène de rassemblement à grande échelle sur un cycle saisonnier régulier suggère que Stonehenge était le centre d'un réseau social et cérémoniel couvrant une large partie de l'île de Grande-Bretagne.
Stonehenge aujourd'hui
Stonehenge est l'un des sites les plus visités du monde, avec plus d'un million de visiteurs par an. La gestion de ces flux touristiques tout en préservant l'intégrité du monument constitue un défi permanent. Une longue controverse sur le tunnel de l'A303 — la route nationale qui passe à quelques centaines de mètres du monument — s'est conclue par l'approbation d'un projet de tunnel de 3,3 kilomètres, mais ce projet, approuvé en 2021, a ensuite été contesté devant les tribunaux pour des raisons de protection du patrimoine.
Le site est géré par Historic England et le National Trust. L'accès au cercle de pierres lui-même est normalement limité pour protéger les structures, mais des accès spéciaux sont organisés lors des solstices, attirant plusieurs milliers de personnes.
À explorer sur la carte
Stonehenge est répertorié sur la carte, ainsi que les sites voisins d'Avebury, Durrington Walls et Woodhenge qui forment avec lui un paysage cérémoniel unique.